Ensemble dans l’espace

Texte de David Sanson (2011)

Zoé Benoit considère les ateliers qu’elle conduit régulièrement, en particulier avec des enfants, comme faisant partie intégrante de sa démarche artistique. De fait, ces « chantiers » conjuguant recherche et partage, construction et expérimentation de groupe, résonent singulièrement avec ce qui constitue le cœur de son propos. Ils sont pour elle l’occasion de déployer, dans l’espace comme dans la durée, les préoccupations qui sous-tendent un travail plastique englobant par ailleurs la sculpture, l’architecture, la peinture, le dessin et la gravure ; un travail au départ duquel on trouve toujours une réflexion sur la perception – qu’elle soit physique, rétinienne ou mentale – de l’espace et de l’architecture.
« Visitez le dessin », le parcours qu’elle a proposé en août 2010, quatre jours durant, au MAC/VAL(1), a à cet égard valeur de manifeste. Cette intervention autour du dessin et de la perspective avait pour but de permettre aux enfants de parcourir le musée d’art contemporain du Val-de-Marne selon différents modes de perceptions de l’espace et de leur faire goûter au plaisir de la (re)construction d’un ou plusieurs points de vue, au gré de « missions » successives qui, toutes, trouvent des prolongements dans d’autres projets de l’artiste. Pour commencer, observer, s’imprégner du lieu : les enfants ont donc sillonné les espaces du musée et y ont joué aux « tireurs de lignes », dégageant ses lignes de fuite afin de se faire une idée de sa taille et de ses volumes. Ce désir de prendre le pouls du terrain, de l’arpenter pour l’« ausculpter », se retrouvait déjà dans Faire le mur, projet développé dans le cadre de sa résidence Enfance Art et Langage de 2008 à 2010 ; il est aujourd’hui au cœur d’Archisonique, travail qui prend pour objet certaines réalisations emblématiques de l’architecture moderne.
Ensuite, il s’est agi d’écouter : s’improvisant photographes ou journalistes, les enfants sont partis à la rencontre des employés du musée, gardiens ou monteurs, pour les questionner sur leur travail – une manière de garantir la coexistence de plusieurs registres de langages (descriptif, plastique, personnel, etc.). Enfin, pour clore cette première étape du parcours, des vidéoprojections sur les murs du musée ont permis – en faisant saillir les lignes de fuite, en superposant les plans, en ménageant ou, au contraire, en obstruant une ouverture – de découvrir de nouvelles perspectives, et avec elles de nouveaux espaces sensoriels. L’idée d’un « espace dans l’espace » – Space in Space est le titre d’une série de constructions de 2008 –, cette manière de mesurer et « démesurer » l’espace, de le restructurer, est récurrente dans le travail de Zoé Benoit : on songe à l’installation Superparallèles – une grille suspendue à quelques centimètres du sol – présentée (dans le cadre de son exposition 90°, le problème de l'angle droit) en 2010 à Annecy, ou encore à la récente série de gravures Impermanences, floutant les plans de palais ottomans. Mais ce décalage, ce décentrement sont également d’ordre mental : toute l’œuvre de Zoé Benoit (et notamment ses performances Was ist a burger?, présentées en 2010 à Düsseldorf et Berlin) peut en effet se lire comme une remise en cause des codes de lecture et des hiérarchies imposés, un refus du binaire et du linéaire au profit de l’accident, de l’expérimentation, laissant place à ces erreurs qui stimulent notre potentiel créateur, révélant les multiples strates de notre psyché.
Dans un deuxième temps, les enfants ont été invités à construire chacun une boîte à la fois maquette et machine, sorte de camera obscura évoquant une partie du musée et permettant de regarder celui-ci. Outre son goût pour les matériaux pauvres, bruts (Boîtes est le titre d’une série de petits volumes de bois et de plexiglas, de 2008), cette manière de laisser s’exprimer les singularités de chacun est d’autant plus révélatrice qu’elle se trouve instantanément reconnectée à une perspective commune : chacune de ces maquettes-visées peut ainsi être assemblée aux autres pour créer un volume collectif complexe – rappelant le propos de Was ist a burger?, ou encore de l’exposition White Spirit (Centre d’arts plastiques de Saint-Fons, 2008).
Irriguée autant par l’architecture (les travaux de Rem Koolhaas ou d’Archizoom) que par les arts plastiques – les sculptures à habiter du Brésilien Hélio Oiticica, les installations précaires de Thomas Hirschhorn –, l’œuvre de Zoé Benoit semble ainsi conjuguer avec une étonnante acuité une dimension sociale – au sens où l’était la sculpture pour Joseph Beuys – et poétique – jusque dans sa manière de faire fonctionner la riche polysémie de la sémantique architecturale. Chez elle, un plan est aussi « plan de vie », les grilles(2), des « grilles de lectures » ; quant aux portes, elles se confondent aisément avec les portes de la perception : on comprend dès lors la fascination de cette artiste, qui se définit comme « une artiste du terrain, du local, ce petit territoire où l’humain sillonne, creuse, sème, bâtit », pour les « lignes d’erre » théorisées par Fernand Deligny, pionnier de l’éducation spécialisée(3). Ainsi le travail de Zoé Benoît est-il avant tout un art de l’écoute, de l’attention et de la sensibilité (on souligne, pour marquer combien ces mots doivent être envisagés ici sous toutes leurs acceptions). Les titres de ses dessins – Motifs de rupture, Terrain d’entente… – amarrent l’intime au spatial. Ce faisant, son œuvre trouve une manière bien à elle, à la fois rigoureuse et généreuse,sensible et lucide, d’articuler le singulier et l’en-commun.

1. Dans le cadre des parcours « Les Portes du Temps », proposés en marge de l’exposition Emporte-moi / Sweep me off my feet.
2. Les « grilles » font également allusion aux travaux de l’historienne de l’art américaine Rosalind Krauss.
3. Voir notamment Fernand Deligny, Œuvres, éditions L’Arachnéen, Paris, 2007, 1 848 pages.